Ruby Villar-Documet - Psychologue clinicienne, Psychothérapeute
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DEPECHES SPÉCIALISÉES

35. BIOLOGIE

« La molécule du désir féminin »

À la Une  Sciences et Avenir « La molécule du désir féminin »

Plaisir sur ordonnance
La molécule du désir féminin

La flibansérine, une nouvelle molécule testée aux Etats-Unis, est censée faciliter le désir et le plaisir féminins. Mais à qui prescrire ce que certains vantent déjà comme le premier véritable stimulant sexuel pour les femmes ? La polémique est lancée.

Un médicament qui stimule la libido féminine pourrait être sur le marché dès cette année. Cette révolution suscite déjà la polémique.

«Chérie, tu viens te coucher ?Attends, je prends ma flibansérine.» Voilà ce qu'on entendra peut-être murmurer dès cette année. La flibansérine, dernière-née du laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, pourrait en effet bien s'inscrire dans l'histoire de la pharmacopée comme le premier stimulant du désir sexuel féminin. Une révolution, à l'instar de l'arrivée, en 1998, du Viagra pour les hommes !

Des tests sont menés actuellement sur 5000 femmes aux Etats-Unis, en Europe et au Canada. Si les résultats annoncés pour le courant de l'année sont satisfaisants, la mise sur le marché pourrait survenir dans la foulée. Il était temps, disent certains : «De nombreuses femmes ont de grandes difficultés à accéder facilement au désir et au plaisir, constate Philippe Brenot, psychiatre et directeur d'enseignement en sexologie à l'université Paris-V. Et, pour l'instant, nous n'avons pas de médicament à leur proposer.»

Ca ne devrait donc plus tarder. D'autant que la recherche bat son plein. Pas moins d'une dizaine de molécules sont en expérimentation en Europe ou aux Etats-Unis, la flibansérine figurant en tête de file. Boehringer, laconique, affirme qu'elle stimule «les endroits du cerveau associés aux émotions et au plaisir». Bien que «des recherches [soient] en cours pour mieux connaître le mode d'action», on sait déjà que ce composant agit principalement sur la concentration cérébrale en sérotonine, un médiateur chimique impliqué dans l'anxiété et les émotions. Lors d'une étude menée en 2002, Franco Borsini, chercheur au laboratoire pharmaceutique italien Sigma-Tau, lui prêtait également une action sur les récepteurs de la dopamine, neurotransmetteur intervenant dans le circuit du plaisir (voir les schémas p. 54-55).

Dans le test en cours, les femmes présentent toutes une nouvelle pathologie baptisée «hypoactive sexual desire disorder (HSDD)» - trouble du désir sexuel hypoactif - dans le DSM-IV, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la bible internationale des psychiatres. L'investissement financier a été massif, encouragé par les résultats des études préliminaires de phase II durant lesquelles, selon le laboratoire, les patientes sous flibansérine «ont ressenti davantage de désir et une satisfaction sexuelle accrue».

A noter cependant qu'il faut être patient ! La molécule semble n'agir qu'après six à huit semaines de traitement. Contrairement au Viagra, qui agit quasi instantanément, il s'agirait donc plutôt d'un traitement de fond. Quoi qu'il en soit, pour le docteur Charles De Wet, chercheur chez Boehringer, «la flibansérine amène le désir à un niveau normal». Sans toutefois préciser ce qu'il entend par «normal».

Et voilà bien tout le problème... La «normalité» relève ici, en effet, de la subjectivité. Comment mesurer l'effet d'une molécule sur le désir ? Réponse du laboratoire : par une série de questionnaires destinés à apprécier le niveau du désir, du genre «Votre désir sexuel ou votre intérêt pour le sexe a-t-il baissé ?» «Aimeriez-vous que votre désir sexuel augmente ?» à l'entrée dans l'étude. Ou, après traitement, «Avez-vous eu une activité sexuelle ?» «Combien de fois ?» «L'avez-vous trouvée satisfaisante ?» Les résultats sous traitement actif sont ensuite comparés à ceux obtenus sous placebo. Pas de quoi, a priori, en tirer des conclusions définitives.

Ce stimulateur de libido a bien failli pourtant connaître un tout autre destin. Boehringer l'a d'abord testé au cours des années 1990 contre la dépression. Les Allemands comptaient sur une action rapide de la molécule dans cette indication. Plus rapide que les traitements - Prozac, Deroxat, etc. - sur le marché, ce qui aurait permis de les concurrencer. Or, à la surprise générale, si les résultats contre la dépression n'ont pas été probants, les chercheurs ont observé une action significative sur la libido féminine. Or comment expliquer cet effet paradoxal alors que les antidépresseurs sont censés faire baisser la libido ?

Réponse de Boehringer : la flibansérine n'appartient pas, par son mode d'action, à la famille des IRS (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, type Prozac, Deroxat, Zoloft, etc.). Ces IRS augmentent le taux de sérotonine dans la synapse en empêchant sa recapture dans le neurone présynaptique. «A contrario, explique-t-on chez Boehringer, la flibansérine agit en tant qu'agoniste des récepteurs 5-HT1A et antagoniste des récepteurs 5-HT2A.» (Lire l'encadré p. 49.) Conclusion commode du laboratoire : «la flibansérine n'est pas un antidépresseur», ce qui a ouvert la voie à d'autres recherches. Or Paolo D'Aquila, de l'université de Swansea (Royaume-Uni), concluait en 1997 que les résultats observés chez la souris et le rat allaient dans le sens d'une «action antidépressive rapide de la flibansérine». Qui croire ?

Une clarification s'impose, sachant que les antidépresseurs sont susceptibles de provoquer des phénomènes de désinhibition pouvant conduire dans certains cas au suicide. Gare à une utilisation mal encadrée de la flibansérine comme aphrodisiaque ! En attendant de donner de plus amples précisions, Boehringer se contente d'affirmer que la flibansérine est globalement «bien tolérée». En espérant être à l'abri d'une mauvaise surprise.

L'entreprise américaine Palatin Technologies vient d'en faire l'amère expérience. Elle attendait des miracles de la brémélanotide (encore appelée PT- 141, voir Sciences et Avenir n° 690, août 2004), une molécule reproduisant l'action de la mélanocortine, hormone impliquée, notamment, dans le désir sexuel (voir schéma p. 55). A priori, cette molécule avait pour elle des atouts majeurs, notamment ses résultats plus qu'encourageants chez l'animal et sa présentation sous forme de spray nasal. D'où une action quasi immédiate qui en aurait fait un aphrodisiaque utilisable à la demande. Pratique dans le sac à main ! Hélas ! les effets secondaires cardio-vasculaires - hypertension principalement - observés chez l'humain ont anéanti les espoirs de Palatin Technologies. En septembre dernier, la compagnie a jeté l'éponge. Une autre molécule, nom de code PL-6983, est à l'étude. «Elle présente des effets identiques à ceux de la brémélanotide mais moins d'effets secondaires», indique Palatin (lire p. 51).

Pour augmenter la libido, les chercheurs testent également des traitements à base de testostérone, car cette hormone joue un rôle important dans le désir sexuel féminin comme masculin (lire p. 51). Les femmes fabriquant de la testostérone à partir des ovaires et de la glande surrénale, celles qui ont subi l'ablation des ovaires et de l'utérus déplorent souvent une baisse de libido. Des traitements visant à pallier ce déficit sont déjà sur le marché. Le premier, l'Intrinsa, a été commercialisé en France en 2007 sous forme de patch. Une véritable avancée dans une indication limitée ? «Oui, répond Jacques Buvat, endocrinologue à Lille, président de la Société française de médecine sexuelle. Ce médicament est utile.»

Mais les médecins de la revue Prescrire se montrent beaucoup plus réservés : «Il n'est pas démontré que la testostérone améliore la satisfaction sexuelle des femmes.» De plus, outre des effets secondaires gênants (acné, insomnie, migraine, pousse des poils, prise de poids...), des risques métaboliques, cardio-vasculaires et cancéreux, ne sont pas à exclure. Prescrire met également en garde contre l'association oestrogène et testostérone. «Gare aux traitements hormonaux !», conclut la revue.

Dans les tuyaux des laboratoires, on trouve aussi le GnRH II, équivalent synthétique de la lulibérine, une hormone qui oriente le circuit de la récompense vers le désir sexuel (lire p. 51).
Outre ces recherches sur le désir, les scientifiques ne manquent pas non plus d'idées pour stimuler le plaisir sexuel féminin, qui fait intervenir d'autres mécanismes physiologiques. Les laboratoires Pfizer n'ont pu faire coup double avec leur Viagra, efficace seulement sur les hommes. Pourtant, les premières études semblaient prometteuses. Le Viagra augmentant l'afflux sanguin dans le pénis, et un phénomène identique étant observé au niveau du clitoris, ils pensaient parvenir à une stimulation génitale chez la femme. Mais, malgré des recherches menées auprès de 3000 patientes, l'augmentation du plaisir n'a jamais pu être démontrée. Parallèlement, d'autres recherches se concentrent sur des traitements agissant directement sur la sphère génitale et fondent leurs espoirs sur plusieurs molécules à base de prostaglandine, déjà utilisées dans le traitement de l'impuissance sexuelle masculine en raison de leurs propriétés vasodilatatrices. Des études sont en cours chez les femmes américaines.

Ainsi, l'alprostadil, appliqué en gel, «augmente la congestion vasculaire au niveau des zones génitales, observe le docteur Luba Kielbasa, de l'université Nova Southeastern (Floride, Etats-Unis), élevant ainsi le niveau de stimulation sexuelle». Ce qui permet «une relation sexuelle réussie». Reste que le produit n'est pas dénué d'effets secondaires (démangeaisons) et que toutes les recherches n'ont pas abouti à un résultat positif.

A la lecture de toutes ces études visant à découvrir l'aphrodisiaque féminin universel, une question lancinante s'impose, divisant la communauté médicale : les problèmes sexuels féminins relèvent-ils vraiment d'une approche pharmacologique ? Prescrire considère que «les firmes pharmaceutiques ont investi le marché des frustrations sexuelles» et, longtemps délaissées, les femmes seraient désormais une cible commerciale stratégique. Pour les besoins de la cause, on calquerait désormais la sexualité féminine sur celle des hommes en la résumant à trois paramètres indépendants : désir, excitation et orgasme. Or, selon Prescrire, les enquêtes montrent que pour beaucoup de femmes «les notions de plaisir, de désir et d'excitation sont difficiles à séparer». De même, «le désir sexuel paraît souvent moins important que le désir d'émotions intimes». Rien qui justifie donc un traitement, les problèmes personnels et relationnels étant les principaux facteurs contribuant à une insatisfaction sexuelle.

Le docteur Michèle Pujos-Gautraud, sexologue à Saint-Emilion (Gironde), reçoit des femmes qui consultent en raison d'une baisse ou d'une absence de désir. «Les causes des problèmes sexuels sont multiples, explique-t-elle, très souvent dus à des difficultés de communication, des mésententes, ou encore une ignorance du fonctionnement de son propre corps ou de celui de son partenaire.» Dans la plupart des cas, cela se règle avec des thérapies personnelles ou de couple. Pourtant, cette praticienne verrait plutôt d'un bon oeil l'arrivée de molécules stimulant le désir. Ne serait-ce que pour débloquer une situation. «Les problèmes sexuels entraînent le couple dans un cercle vicieux. On n'arrive pas toujours à régler les difficultés par une approche psychologique», souligne le docteur Pujos-Garaud. Son confrère, Jacques Buvat est sur la même longueur d'ondes : «Le médicament rassure, aide à reprendre confiance en soi. On a observé cela avec le Viagra.» Ces médicaments pourraient également être utiles chez les femmes qui connaissent une baisse de libido après un accouchement en raison, en partie, d'une chute de la testostérone. «C'est très fréquent, souligne le docteur Pujos-Garaud. Et cela peut se prolonger trois ou quatre ans après la naissance en dehors de tout problème de couple.» Ou chez celles qui ont eu un cancer du sein. Bien souvent «ce sont des tumeurs hormonodépendantes que l'on soigne avec des traitements antihormonaux. Du coup les femmes n'ont plus de désir sexuel», explique Jacques Hervy cancérologue à Nice. «Ce qui entraîne dépression, conflits de couples, divorces..., c'est dramatique.» Des millions de femmes dans le monde sont concernées. «Mais, nous n'avons pas de traitement, rien à leur proposer, regrette-t-il. Si cela arrive, ce sera une révolution. Le laboratoire qui découvrira le médicament miracle fera fortune.»

Cette vague de recherches ressemble fort, en effet, à la quête de la poule aux oeufs d'or. Les femmes en ont-elles réellement besoin ? Les études sont contradictoires (lire p. 59). Et cette bataille de chiffres annonce d'ores et déjà une prochaine empoignade : celle du seuil entre normal et pathologique.

Qui va décider que telle ou telle femme sans désir relève d'un traitement ? Sur quels critères ? «Les troubles de la fonction sexuelle [...] ne génèrent pas pour autant une gêne dans l'expérience de la sexualité», observent encore Nathalie Bajos et Michel Bozon, responsables de la publication d'Enquête sur la sexualité en France (La Découverte), vaste recherche multidisciplinaire. Certaines difficultés par exemple sont liées à l'entrée dans la sexualité. C'est le cas des femmes de 18 à 24 ans qui découvrent leur corps, leur partenaire, etc. 11,4% d'entre elles ont souvent des difficultés à atteindre l'orgasme. Est-ce pathologique ? Répondre à cette question suppose au préalable d'établir une norme objective.

Impossible, objecte la revue Prescrire. «La diversité vis-à-vis de la sexualité rend illusoire l'établissement d'une norme générale. Chacune et chacun construit sa propre référence, influencé, entre autres, par son éducation, sa culture [...] et cette norme individuelle évolue au cours de la vie.»

Le docteur John Bancroft, célèbre sexologue américain, ancien directeur du Kinsey Institute à l'université d'Indiana, considère même que l'absence ou la diminution d'intérêt sexuel peut représenter pour les femmes une réponse adaptée à des situations difficiles de la vie : état de fatigue, stress, dépression. Rien de pathologique là-dedans.

«Il est vrai, répond Philippe Brenot, que dans de nombreux cas, la baisse du désir n'a rien de pathologique. Il n'en demeure pas moins qu'une partie des femmes ont des troubles du désir avérés qui se prolongent dans le temps et qui entraînent de graves perturbations dans leur vie intime.» C'est donc à cette minorité de femmes que seraient destinées les molécules à venir ? Pourquoi pas, le Viagra a bien changé la vie de nombreux hommes.

Guy Hugnet
Sciences et Avenir
Février 2009 Nº744